Quelques formes baroques

 

 

1. Le canon

 

            Le canon n’est pas à proprement parler une « forme musicale », mais un type d’écriture musicale polyphonique bien particulier, basé sur l’imitation : les voix se construisent l’une à partir de l’autre, selon une règle (« canon » en grec signifie « règle, norme, loi »). Ainsi, écrire une seule voix suffit : la règle nous permet de savoir quand les autres voix doivent rentrer et ce qu’elles doivent exécuter. Néanmoins, la plupart du temps, dans les éditions modernes, le canon est résolu, c’est-à-dire que les différentes parties sont écrites.

            Le canon le plus simple est constitué par une imitation stricte d’une voix par une autre : la même mélodie est reprise par la ou les autres voix, mais avec un décalage plus ou moins grand. Ce type de canon est le plus courant (ex : Canon de Pachelbel).

 

D’autres types de canons plus complexes existent :

-         le canon à la quinte (ou à la tierce,…) : la seconde voix reprend la mélodie initiale mais une quinte (ou une tierce,...) plus aigüe.

-         le canon cancrizans (en « crabe ») ou rétrograde : la mélodie est reprise à l’envers (espèce de « palindrome musical »).

-         le canon par mouvement contraire : la mélodie est inversée (si la première voix effectue un intervalle de tierce ascendante, la seconde voix fera un intervalle de tierce descendante).

-         le canon par augmentation (ou par diminution) : la seconde voix joue sa mélodie sur un rythme deux fois plus rapide (ou plus lent) : chaque noire de la première voix devient une croche, chaque croche devient une double, etc. La mélodie reste identique.

-         le canon par ton : à chaque reprise, les voix s’élèvent d’un ton.

 

Notons que ces différentes règles peuvent être combinées pour former des canons énigmatiques parfois délicats à résoudre.

 

Exemples analysés :

-         J. Pachelbel, Canon en ré majeur

-         J. S. Bach, Offrande musicale, BWV 1079

 

 

J. Pachelbel, Canon en ré majeur avec continuo

extrait 2

Johann Pachelbel, Canon et Gigue

pour trois violons et basse continue,

London Baroque (Harmonia Mundi)

 

Partition analysée

 

Œuvre composée en 1677, époque baroque.

Trois violons et basse continue (le continuo peut être exécuté par des instruments harmoniques (clavecin, orgue) ou mélodiques (viole, théorbe, violoncelle, etc).
Ce canon, avec basse continue, combine à la fois un type d’écriture polyphonique ayant sa source dans la musique renaissante et un type d’écriture proprement baroque : la basse continue.

 

La basse présente quelques caractéristiques intéressantes. C’est à la fois :

-         une basse continue : nous avons une ligne de basse qui soutient les voix supérieures. C’est un type d’écriture propre à l’âge baroque.

-         une basse chiffrée : le compositeur a écrit uniquement les notes les plus graves de sa basse, avec un chiffrage qui permet à l’interprète de réaliser cette basse, à savoir de jouer les accords prévus par le compositeur. Dans ce cas-ci, comme les accords imaginés par le compositeur sont des accords parfaits en position fondamentale – les plus évidents – (chiffrage : 5), rien n’est noté sur la partition (la solution la plus simple et la plus évidente n’est jamais notée en musique)

-         une basse fondamentale : elle est constituée par la note la plus grave de l’accord en position fondamentale

-         une basse obstinée : le thème de la basse (2 mesures) est repris 27 fois dans le morceau (28 occurrences)

 

Cette basse non modulante est assez simple dans son parcours harmonique : tonique, dominante, cadence évitée, degrés secondaires, groupe cadentiel, suspension sur la dominante et résolution de la cadence (retour à la tonique). Cette basse fondamentale obstinée, constituée par des accords parfaits en position fondamentale dont l’agencement se répète de façon inexorable, donne un caractère solennel et majestueux à l’ensemble de la pièce.

 

Les voix des trois violons adoptent l’écriture du canon strict et simple : le second reprend avec deux mesures de décalage le chant du premier violon. Le troisième violon procède de façon analogue par rapport au second violon. Cette écriture en canon permet des jeux mélodiques très intéressants (ex : échos mes. 15-16/17-18/19-20 ; mes.49, 50, 51; jeux d’alternance mes. 25-26/27-28).

Le thème initial peut être scindé en deux parties égales : l’antécédent (six degrés conjoints descendants, trois notes conjointes ascendantes) et le conséquent (notes conjointes descendantes qui débutent à la tierce de l’antécédent, puis seconde ascendante, tierce descendante et conclusion).

 

A cette écriture en canon, s’ajoute une écriture en variations : le thème de quatre mesures connaîtra douze variations. Ces variations sont construites à partir de différents procédés : variations rythmiques (augmentation et diminution) ; variations mélodiques (notes ornementales : broderies et notes de passage ; arpèges ; sauts d’intervalles ; etc.). L’agencement de ces variations obéit à la conception bien baroque du contraste entre les différentes phrases musicales.

Notons qu’à la fin de l’œuvre (mes. 54 sq.), la densité harmonique s’allège, le rythme ralentit (diminution), le premier violon double le conséquent du second violon à la tierce, sans commencer une nouvelle variation, tandis que le troisième violon n’énoncera que l’antécédent de la dernière variation.

 

Ce canon est apparié à une gigue, au rythme ternaire contrastant avec le rythme binaire, majestueux et solennel du canon.

 

 

Les canons de l’Offrande musicale de Bach, BWV1079

 

L’offrande musicale est une œuvre que Bach a conçu et composé en 1747. Elle fait partie des grandes œuvres de la fin de sa vie, dans lesquelles le compositeur semble jouer avec les structures, les nombres et l’art du contrepoint pour donner des œuvres à la fois très musicales, mais aussi très cérébrales. Ainsi en est-il par exemple de l’Offrande musicale, comme des Variations Goldberg, BWV 988 (1740), ou de l’Art de la fugue, BWV 1080, œuvre commencée vers 1740 et laissée inachevée par sa mort.

 

C’est à la suite d’une visite à Potsdam chez son fils Carl Philipp Emmanuel, claveciniste au service de Frédéric II de Prusse, que Bach a composé l’ Offrande Musicale. Lors de ce séjour en 1747, le roi Frédéric II, qui connaissait la renommée du Kantor de Leipzig, lui a demandé d’improviser sur ses piano-forte – instrument nouveau dont le roi avait quelques exemplaires. Le souverain lui-même lui suggéra un thème. Après avoir improvisé une fugue à trois voix, Frédéric II demanda à Bach une fugue à six voix, sur ce même thème royal, ce que Bach ne voulut pas réaliser de suite. Mais de retour chez lui, il se mit à travailler ce thème royal, pour offrir au souverain de Prusse un ensemble de pièces, composé d’un Ricercar à trois voix, d’un Ricercar à six voix, d’une Sonate en trio et d’un ensemble de dix Canons, exploitant les différentes techniques de cette écriture polyphonique. L’agencement précis des différentes pièces n’est malheureusement pas connu. Certains interprètes placent la sonate en trio au centre de l’Offrande, d’autres à la fin.

 

Dans les différents canons, on peut citer les plus remarquables :

-         le canon rétrograde ou cancrizans (canon 1 du syllabus de partition, p. 16). L’édition gravée que Bach lui-même a supervisée ne reprend qu’une seule ligne mélodique, mais à la fin de celle-ci figure une clé « inversée », qui n’aura d’apparence ‘normale’ que si on la lit sur le verso de la feuille en transparence, ce qui indique qu’on peut lire la composition dans un sens comme dans un autre, alors que la musique est habituellement non réversible. De plus, ces deux lignes « à l’endroit » et « à l’envers » peuvent se lire simultanément, ce qui ajoute une difficulté supplémentaire à la conception de ce canon.

 

extrait 3

Jean-Sébastien Bach, Canon a 2 cancrizans,

Offrande musicale, BWV 1079

B. Kuijken, S. et W. Kuijken, G. Leonhardt (Sony)

 

Partition OffrandeMusicale

 

-         le canon par mouvement contraire (canon 3 du syllabus de partition, p. 16). La seconde voix doit exécuter la ligne mélodique mais en miroir selon un axe de symétrie horizontal. La seconde clé et l’armure renversée mise au début de la 2e portée indique qu’il s’agit d’un mouvement contraire, et donne la hauteur des notes de la voix en canon. Le moment du départ de la seconde voix est indiqué par un petit signe sous le troisième temps de la première mesure. Notons que ce canon est accompagné du thème royal.

extrait 4

J.-S. Bach, Canon a 2, per motum contrarium

Offrande musicale, BWV 1079

B. Kuijken, S. et W. Kuijken, G. Leonhardt (Sony)

 

Partition OffrandeMusicale

 

-         le canon par augmentation et par mouvement contraire (canon 4 du syllabus de partition, p. 16). Au mouvement contraire déjà rencontré au canon 3, Bach ajoute une difficulté supplémentaire : le rythme d’une des deux voix en canon devra être en augmentation (deux fois plus rapide) : toutes les noires deviendront des croches ; les croches, des doubles ; les noires pointées, des blanches pointées ; etc. Il s’agit bien entendu d’un des canons les plus complexes qui soit.

extrait 5

J-S. Bach, Canon a 2, per augmentationem, contrario motu

Offrande musicale, BWV 1079

B. Kuijken, S. et W. Kuijken, G. Leonhardt (Sony)

 

Partition OffrandeMusicale

 

-         le canon par ton (canon 5 du syllabus de partition, p. 17). Exploitant toujours le thème royal – qu’il varie par l’ajout de notes ornementales (notes de passage) –, Bach va s’arranger pour moduler aux mesures 7 et 8, de telle sorte que la reprise du canon puisse se faire un ton plus haut que le ton initial. Les interprètes vont donc à chaque reprise transposer à vue.

extrait 6

J-S. Bach, Canon a 2, per tonos

Offrande musicale, BWV 1079

B. Kuijken, S. et W. Kuijken, G. Leonhardt (Sony)

 

Partition OffrandeMusicale

-          

-         le canon « quaerendo invenietis » (canon 9 du syllabus de partition, p. 18). Ce canon très énigmatique ne donne aucune ébauche de résolution si ce n’est la clé de fa4e posée à l’envers. Aucune indication d’entrée de la seconde voix n’est précisée. Il y a donc plusieurs solutions à ce canon. Kirnberger, élève de Bach, en a trouvé quelques-unes et les éditions actuelles en présentent généralement quatre, qui, toutes, « sonnent » bien.

extrait 7

J-S. Bach, Canon a 2, quaerendo invenietis

Offrande musicale, BWV 1079

B. Kuijken, S. et W. Kuijken, G. Leonhardt (Sony)

Quaerendo Inventis