1. La structure forme-sonate

 

 

La « forme-sonate » est la structure utilisée par les compositeurs classiques pour le premier mouvement de leurs œuvres instrumentales, de la sonate pour instrument solo, à la symphonie pour l’ensemble de l’orchestre, en passant par les duos, trios, quatuors, sextuor, concerto pour solistes, etc.

Ce terme de « sonate » et « forme-sonate » peut donc être source de confusion. La sonate est un genre instrumental pour un instrument soliste (« sonate pour piano, sonate pour hautbois, etc.), ou pour plusieurs instruments (sonate en trio). Ce genre instrumental, comme celui de la symphonie dont il est apparenté comprend plusieurs mouvements (trois ou quatre), dont le premier répond à une structure bien précise : la « forme-sonate » dont il est question ici.

 

            Cette structure « forme-sonate », bithématique et ternaire, est née à l’époque préclassique et s’impose à l’époque classique comme une structure emblématique de l’esprit des Lumières où les conversations entre intellectuels et personnes cultivées ont remplacé les discours des grands orateurs. Cette forme se caractérise en effet par l’exposé de deux thèmes, qui sont comme deux idées différentes que le compositeur va confronter et développer dans un dialogue musical.

A l’origine, la « forme-sonate » était monothématique, les autres motifs musicaux découlant du thème initial (conséquent, variations, etc.). C’est sous l’impulsion de Carl Philipp Emmanuel Bach qu’un second thème ayant une personnalité propre est introduit. Avec Beethoven, le contraste entre les deux thèmes ira croissant.

 

La structure générale d’une forme-sonate est la suivante :

          - Exposition : deux thèmes (A et B) sont exposés successivement. Ils sont souvent contrastés (par ex. : A est plus rythmé, B est plus mélodique). Un « pont » assure la transition entre premier thème, dans le ton principal, et le second thème, au ton de la dominante ou du relatif. (// introduction d’un discours : on expose les idées qu’on désire développer).

 

         - Développement : le compositeur joue sur les thèmes, en développe des cellules, les transforme, module... (// argumentation du discours, à partir des idées exposées dans l’introduction).

 

         - Réexposition : les thèmes initiaux sont exposés à nouveau, mais cette fois, les deux thèmes sont dans le ton principal. Il n’y a donc plus de modulation assurée par le pont. (// conclusion où les questions posées dans l’introduction sont rappelées et résolues : l’hypothèse de départ est confirmée).

 

         Cette forme est donc typique de l’âge des Lumières, où les philosophes exposent leurs idées, discutent, s’écoutent, le tout de façon rationnelle et posée.

         Haydn, Mozart et Beethoven seront des maîtres de ce genre musical. Mais ils appliquent la structure de la forme-sonate dans leurs compositions, non pas de manière servile et mécanique, mais de façon à canaliser le jaillissement de leur inspiration. Ils n’hésiteront pas à s’écarter, dans certains cas, d’un schéma trop strict qui figerait l’expression sonore.

            Dans les différents exemples repris ici (voir partitions analysées), on peut constater que la structure générale de la forme sonate est conservée, mais que ces auteurs s’écartent parfois du plan strictement balisé. Ainsi, Mozart, dans la réexposition de son Allegro de la Sonate pour piano en Do majeur, énonce le premier thème non pas dans le ton initial, mais en fa majeur,  par contre, le thème B de la réexposition est bien en do majeur, le ton principal de la sonate. Notons les nombreuses modulations du développement, construit essentiellement sur le motif de fusées ascendantes et descendantes, motif introduit à la suite du premier thème dans l’exposition.

 

Extrait :

W. A. Mozart,

Allegro de la Sonate pour piano en Do majeur, K. 545

Claudio Arrau, piano

Partition analysée

 

 

         Dans le premier mouvement de la cinquième symphonie de Beethoven, l’exposition énonce deux thèmes très contrastés : le premier, connu de tous, restera dominant dans tout le mouvement. Thème rythmique très simple (trois brèves, une longue), il est exploité également dans les autres mouvements, ce qui fait de cette œuvre la première symphonie cyclique. Le thème B, plus mélodique, intervient après un appel du cor, qui constitue le pont, la transition entre les tons d’ut mineur et de mib majeur. Le développement du premier mouvement exploitera uniquement le premier thème, le second ne réapparaissant que dans la réexposition.

         Notons enfin une des caractéristiques du style beethovénien : la rupture des plans sonores. Les cinq premières mesures sont jouées en double forte, puis, après un très bref silence, le thème A est repris d’abord pianissimo aux vl II, puis aux alti, ensuite aux violons I, etc., jusqu’à arriver à nouveau un double forte de l’orchestre au complet, suivi d’un bref silence, et le travail sur le thème A reprend, en partant à nouveau d’un seul pupitre (vl. I). Il y a donc une amplification du son et une saturation progressive de l’orchestre vers un double forte ; un brusque silence permet alors au compositeur de repartir sur un autre plan sonore et de recommencer son crescendo.

 

 Extrait :

L. Van Beethoven

1e mouvement de la Cinquième symphonie en do mineur, op. 67

Berliner Philharmoniker, dir. Herbert von Karajan

Deutsche Grammophon (1966)

Partition analysée

 

         Et enfin, l’exposition du 1e mouvement du Quatuor dit de « l’Empereur », tout en respectant la structure de la forme-sonate (deux thèmes A et B, l’un en do majeur, l’autre en sol majeur) a cette particularité d’introduire une écriture en variations : le thème A, après avoir été exposé une première fois, est varié par des broderies en doubles et triples croches. Ce thème est également accompagné dès la mesure 5 d’un motif en rythmes pointés qui le supplante progressivement (mes. 9 à 12). Une autre caractéristique de cette exposition est le rappel du premier thème (entrées fugato) entre les deux occurrences du second thème (mes. 32-34), et ce dans le ton de mib majeur, ton éloigné du ton du thème B (sol majeur). Haydn parvient ainsi à prolonger très efficacement son exposition. Notons enfin dans le développement, la présence d’une musette bien paysanne (quintes à vide à l’alto et au violoncelle ; rythmes pointés de facture binaire ; le tout en mi majeur), danse rustique qui contraste avec l’élégance générale du quatuor.

 

 Extrait :

J. Haydn, Allegro du Quatuor op. 76, n°3, « l’Empereur »

Kodaly Quartet

Naxos

Partition analysée